La bioéconomie africaine existe déjà. La question est de savoir qui en tire profit.

29 septembre 2026

L'Afrique est l'une des régions de la planète présentant la plus grande biodiversité, mais le continent ne tire parti que de moins de 10 % de la valeur économique de sa propre biomasse. Depuis trop longtemps, une grande partie de la biomasse africaine est exportée sous forme brute ou à faible valeur ajoutée, avant de revenir sous la forme de produits à plus forte valeur ajoutée fabriqués ailleurs. Cela a son importance, car les produits agricoles transformés génèrent généralement une marge trois à cinq fois supérieure à celle des matières premières, ce qui signifie que les gains économiques les plus importants sont souvent captés loin du lieu de production ou de récolte de la biomasse. Il en résulte un paradoxe économique : le continent est riche en biomasse, mais une grande partie de la richesse qu’elle génère est créée ailleurs.

C'est précisément le cas pour le développement de la bioéconomie africaine : il s'agit de cesser d'exporter un potentiel brut et de commencer à créer davantage de valeur au niveau local. Notre nouveau rapport, « Investir dans la bioéconomie de l’Afrique australe », présente la bioéconomie comme une opportunité économique permettant de transformer les ressources biologiques renouvelables en produits, industries et emplois à plus forte valeur ajoutée, aidant ainsi les pays à passer d'exportations extractives à faible valeur ajoutée à des chaînes de valeur plus diversifiées et axées sur l'innovation. Il explore six secteurs – l'agriculture, la biotechnologie, la bioénergie, l'économie bleue, les déchets et la faune sauvage – et identifie les domaines dans lesquels il est possible de créer davantage de valeur localement.

Il devient de plus en plus urgent de saisir cette opportunité. Un phénomène « super El Niño » et les pénuries d'engrais liées aux perturbations dans le détroit d'Ormuz exercent une pression croissante sur les systèmes alimentaires, les finances publiques et les moyens de subsistance. Ces chocs mettent également en évidence à quel point l'Afrique dépend des intrants importés à forte empreinte carbone. Le développement d'industries bio-sourcées peut réduire ces dépendances, renforcer les capacités de production nationales et rendre les économies plus résilientes face aux chocs futurs.

La bioéconomie africaine est déjà une réalité

L'Afrique n'a pas besoin de construire une bioéconomie à partir de zéro. Celle-ci est déjà intimement liée au capital naturel et aux systèmes biologiques qui façonnent les moyens de subsistance, le commerce et l'activité économique sur l'ensemble du continent. L'agriculture représente près d'un tiers du PIB africain et emploie plus de 40 % de la population active. Les politiques publiques rattrapent également leur retard. La Communauté de l'Afrique de l'Est met actuellement en œuvre une stratégie régionale en matière de bioéconomie, tandis que les gouvernements d'Afrique australe se sont engagés à en élaborer une.

Il s'agit désormais de déterminer comment répartir les bénéfices économiques générés par la bioéconomie africaine. À l'heure actuelle, la production reste concentrée sur les matières premières ou les produits peu transformés, tandis qu'une grande partie de la transformation, de la fabrication et de la valorisation de la marque s'effectue ailleurs. L'Afrique produit les ressources biologiques, mais ne tire qu'une faible part de la richesse qui en découle.

La bioéconomie, une stratégie de croissance et de résilience

La bioéconomie mondiale représente déjà, selon les estimations, entre 4 000 et 5 000 milliards de dollars américains et devrait atteindre 30 000 milliards de dollars américains d’ici 2050. Avec environ 60 % des terres arables non encore cultivées de la planète, l’Afrique est bien placée pour s’approprier une part bien plus importante de cette valeur. La Banque africaine de développement estime que le simple développement de la bioéconomie circulaire, dans laquelle les ressources biologiques sont utilisées aussi longtemps que possible et les déchets réintroduits dans le système en tant qu’intrants, pourrait augmenter le PIB africain de 2,2 % et créer 11 millions d’emplois.

C’est dans le secteur agricole que le défi et les opportunités apparaissent le plus clairement. L’Afrique fournit une grande partie du cacao, du karité, des noix de cajou, du baobab et de l’huile d’argan consommés dans le monde sous forme de matières premières, tandis qu’une grande partie de la transformation et de la fabrication a lieu ailleurs. Les économies africaines passent ainsi à côté d’une part importante de la valeur, de l’innovation et des emplois que ces ressources peuvent générer. (Pour une analyse plus approfondie de cette dynamique, consultez notre note d’information De la production agricole à la création de valeur dans la bioéconomie en Afrique).

Certains gouvernements commencent à riposter. Cette année, le Ghana a instauré une interdiction historique de dix ans sur les exportations de caoutchouc brut, marquant ainsi un tournant clair vers la valorisation de la valeur ajoutée et une ambition plus large de passer du statut d'exportateur de matières premières à celui de transformateur industriel. 

La crise des engrais de cette année illustre parfaitement les enjeux. De nombreux agriculteurs africains dépendent d’engrais synthétiques importés, fabriqués à partir de combustibles fossiles, ce qui les expose aux chocs mondiaux liés aux prix et à l’approvisionnement. Les prix de l’urée ont augmenté de 80 % en seulement deux mois ce printemps. Pourtant, les matières premières nécessaires à la fabrication d’une alternative se trouvent déjà sur le continent. Les résidus de culture, les déchets organiques et les algues peuvent être transformés localement en biofertilisants qui réduisent la facture des importations, allègent la pression sur les réserves de devises et préservent les emplois sur place. En Afrique du Sud, un biostimulant à base d’algues a permis d’augmenter les rendements de raisins de table jusqu’à 27 %.

Le coût de l'inaction est lui aussi palpable. L'Afrique perdrait environ 4 milliards de dollars américains par an en raison des pertes post-récolte concernant les céréales uniquement, une valeur qui pourrait être récupérée grâce à de meilleures conditions de stockage, à la transformation agricole et à un meilleur accès aux marchés.

Varech, insectes, éthanol : les entreprises du secteur des biotechnologies font déjà leurs preuves

En matière de ressources biologiques, la valorisation consiste à transformer localement les matières premières en produits à plus forte valeur ajoutée et à faible empreinte carbone. Les déchets agricoles et organiques, qui sont aujourd’hui brûlés ou mis en décharge, peuvent être transformés en biofertilisants et en biostimulants, remplaçant ainsi des importations coûteuses. Les résidus agricoles et les huiles de cuisson usagées peuvent être transformés en biocarburants. Le maïs et la canne à sucre peuvent être transformés en bioplastiques et en produits biochimiques pour remplacer les produits pétrochimiques importés, tandis que les algues marines, le varech et les algues, aujourd’hui principalement exportés sous forme séchée, peuvent être transformés en cosmétiques et en nutraceutiques. Dans tous les cas, les emplois et les revenus restent en Afrique.

Partout sur le continent, les entreprises du secteur des biotechnologies montrent déjà ce qu'il est possible de faire. En Afrique du Sud, Kelpak transforme depuis 1978 des algues sauvages de l'Atlantique en biostimulants végétaux et commercialise désormais ses produits dans plus de 80 pays. Au Kenya, Regen Organics transforme les déchets organiques en protéines d’insectes et en biofertilisants, remplaçant ainsi le soja et la farine de poisson importés. Au Zimbabwe, l’usine de Chisumbanje produit environ 40 millions de litres d’éthanol par an à partir de la canne à sucre, avec un objectif annuel de 120 millions de litres, ce qui permet de réduire les importations de carburant et de réaliser des économies de devises étrangères.

Cinq priorités pour développer la bioéconomie africaine

La bioéconomie africaine se trouve à un tournant : elle bénéficie d’une dynamique politique croissante, mais les investissements à grande échelle restent limités. La biomasse est déjà cultivée, récoltée et commercialisée. Que cette activité contribue à développer les industries et à créer des emplois en Afrique, ou qu’elle se contente de fournir des matières premières à la chaîne de valeur d’autrui, dépendra de la manière dont le financement, les politiques, les connaissances et les marchés seront organisés.

 1. Développer des portefeuilles de projets investissables
Les capitaux sont disponibles mais ne peuvent être mobilisés, car les projets de transformation et de biofabrication sont souvent trop fragmentés pour être soutenus par les investisseurs. Les petites et moyennes entreprises représentent 90 % des entreprises africaines, mais ne reçoivent que moins de 20 % des financements formels. Une meilleure préparation des projets peut transformer des entreprises bio-basées prometteuses en investissements bancables, avec des capitaux locaux en tête et des investisseurs internationaux à la suite.

2. Faire de l'agriculture le point d'entrée de la création de valeur
L’agriculture est encore principalement considérée comme une source de moyens de subsistance plutôt que comme une plateforme pour l’industrie. La cartographie des réseaux de valeur biosourcés montre à quel point une seule culture peut créer davantage de valeur. La canne à sucre peut fournir du sucre, du bioéthanol et des bioplastiques, tandis que ses déchets sont transformés en biofertilisant, en énergie et en aliments pour animaux.

3. Créer des pôles et des corridors bioindustriels
Les corridors de transport prévus pour les minerais peuvent également acheminer la biomasse vers les pôles de transformation agricole et les bioraffineries. Cela permet de maintenir la transformation, les emplois et la valeur économique sur le continent. Le commerce intra-africain ne représentant que 15 % du total, les chaînes de valeur régionales disposent d’un énorme potentiel de croissance.

4. Établir des liens entre la science, la finance etl’
des entreprises La production scientifique africaine augmente de 8,7 % par an, mais trop peu de cette production se traduit par des produits commerciaux. Des liens plus étroits entre les universités et l’industrie, soutenus par des financements conçus autour de chaînes de valeur complètes, peuvent transformer la recherche en entreprises du secteur des biotechnologies, en plaçant les petits exploitants et les PME au cœur de ces initiatives.

5. Assurer la coordination par le biais de stratégies régionales en matière de bioéconomie
La bioéconomie couvre de nombreux secteurs, mais les responsabilités restent fragmentées entre les ministères, les institutions et les marchés. L’aborder comme une stratégie pangouvernementale, soutenue par des cadres régionaux qui privilégient la création de valeur ajoutée et harmonisent les normes, peut rassurer les investisseurs et stimuler l’industrialisation verte à une échelle qu’aucun pays ne pourrait atteindre à lui seul.

Au-delà de la dynamique politique : créer les conditions propices à l'investissement

Partout en Afrique, l’intérêt de créer de la valeur ajoutée sur le territoire national ne fait plus aucun doute. Les gouvernements ont de plus en plus conscience que l’exportation de matières premières revient à exporter des emplois, des recettes et des opportunités. La volonté politique de développer la bioéconomie est bien présente. Ce qu’il faut désormais, c’est définir des priorités plus claires, renforcer la coordination régionale et mettre en place des stratégies attractives pour les investisseurs, capables de concrétiser cette ambition sous la forme d’industries locales de transformation et d’industries biosourcées, afin de donner aux investisseurs la confiance et les orientations nécessaires pour mobiliser des capitaux à grande échelle.


Découvrez la série

Investir dans la bioéconomie de l'Afrique australe
Notre rapport phare, élaboré avec le soutien de l'African Climate Foundation, de The Nature Conservancy, de l'African Leadership University et d'auctusESG, examine comment une meilleure coordination au sein de la Communauté de développement de l'Afrique australe peut contribuer à transformer les ressources biologiques en produits, industries et emplois à plus forte valeur ajoutée. Lire le rapport →

Arguments en faveur d’une stratégie régionale de bioéconomie en Afrique australe
Pourquoi la coordination régionale est essentielle pour gagner en envergure, harmoniser les normes et créer les conditions propices à l’investissement. Lire la note d’information →

De la production agricole à la création de valeur dans la bioéconomie en Afrique
Comment les économies africaines peuvent-elles progresser dans les chaînes de valeur agricoles et conserver une plus grande part des bénéfices économiques générés par ce qu’elles produisent déjà ? Lire la note d'information →

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