Par Julie McCarthy, PDG de NatureFinance
À l'occasion de la Journée de la Terre, la principale instance mondiale en matière d'information financière décidera si les risques liés à la nature justifient la mise en place d'une véritable norme. Le personnel s'y oppose, mais les faits démontrent le contraire.
Un événement remarquable s’est produit alors que l’on s’acheminait vers une réforme financière mondiale. En novembre 2025, l’International Sustainability Standards Board (ISSB) a officiellement annoncé qu’il allait élaborer des exigences de publication obligatoires concernant les risques financiers liés à la nature. Le Taskforce on Nature-related Financial Disclosures (TNFD), un groupe de travail qui avait passé quatre ans à mettre en place le cadre volontaire sur lequel cette norme devait s’appuyer, a suspendu ses propres travaux pour laisser la voie libre. Puis, à peine trois semaines avant le vote crucial, le personnel de l'ISSB a fait volte-face. La recommandation qui sera soumise au conseil d'administration le 22 avril n'est pas une norme. Il s'agit d'une « déclaration de pratique » — une orientation non contraignante, dépourvue de pouvoir réglementaire, qu'aucune entreprise n'est tenue de suivre. C'est un document produit pour démontrer que l'ISSB a pris acte d'un problème avant de refuser d'agir.
Le mandat de l’ISSB, tel qu’il est défini dans ses documents fondateurs, consiste à fournir aux investisseurs des informations pertinentes sur les risques liés au développement durable auxquels sont exposées les entreprises. On estime que 44 000 milliards de dollars de la production économique annuelle dépendent directement de la nature. Refuser d’exiger la divulgation des risques touchant plus de la moitié du PIB mondial n’est pas une question de procédure. Il s’agit d’une appréciation de la pertinence que les faits contredisent catégoriquement.
Les données indiquent clairement le contraire. En 2022, 69 % des entreprises cotées en bourse ayant transmis des données relatives à l’eau à la plateforme de divulgation environnementale CDP ont déclaré une exposition aux risques liés à la nature pouvant atteindre 225 milliards de dollars, sur la seule base de leur dépendance à l’eau. La disponibilité de l’eau dépend de la santé des bassins versants et des écosystèmes du sol. Ce n'est pas une abstraction ; c'est déjà un poste du bilan, qui se reflète dans les dépenses d'investissement, les fermetures d'installations et les coûts d'assurance pour les entreprises, des semi-conducteurs à l'alimentation et aux boissons. Et cela sans tenir compte de l'effondrement des pollinisateurs, qui menace une production agricole représentant des milliers de milliards chaque année, ni des perturbations de la chaîne d'approvisionnement liées à la déforestation, que le nouveau règlement de l'UE sur la déforestation transformera en une responsabilité juridique formelle d'ici la fin de l'année.
Les données scientifiques sont sans équivoque : les puits de carbone naturels absorbent actuellement environ un tiers des émissions mondiales, et toutes les trajectoires crédibles visant à limiter le réchauffement à 1,5 °C partent du principe que cette absorption se poursuivra. Or, ces puits – notamment les forêts, les zones humides et les écosystèmes océaniques – sont en train de s'effondrer. L'ISSB en est conscient. Et pourtant, en vertu de sa norme climatique actuelle, les entreprises déclarent leurs risques climatiques en partant de l'hypothèse implicite que les puits de carbone naturels continueront à amortir et à absorber les effets du réchauffement. Ces puits s'effondrent sous la pression des industries mêmes que la norme est censée régir.
L'ISSB ne se contente pas de refuser d'aborder la question de la nature. Il maintient activement un cadre de publication qui impose aux entreprises de rendre compte des risques climatiques par rapport à une référence que ses propres conseillers scientifiques savent être erronée. Une déclaration de pratique sur la nature ne contribue en rien à corriger cette situation. Elle laisse cette norme climatique structurellement intacte et fait en sorte que les investisseurs continuent de recevoir des évaluations des risques climatiques fondées sur une fiction dont l'organisme de normalisation a été informé et qu'il a choisi d'ignorer.
La raison invoquée par le personnel pour préférer une déclaration de pratique à une norme est le risque de perturbation : l'ajout d'une exigence contraignante en matière de nature pourrait compliquer l'adoption de ses deux normes existantes dans les juridictions qui sont encore en train de les mettre en œuvre. Cette préoccupation mérite d'être prise au sérieux, puis rejetée. L'argument de la perturbation était tout aussi valable en novembre 2025, lorsque le conseil d'administration de l'ISSB s'est engagé à l'unanimité à élaborer des exigences en matière de divulgation sur la nature. Il était tout aussi valable lorsque le TNFD a mis fin à ses propres travaux techniques en réponse directe à cet engagement, laissant 750 organisations et 22 000 milliards de dollars d'actifs sous gestion sans organisme de normalisation développant activement le cadre autour duquel elles s'étaient organisées.
Choisir de battre en retraite aujourd’hui ne réduit pas les perturbations. Cela ne fait que les transférer aux investisseurs qui se sont réorganisés en fonction de l’engagement de l’ISSB, ainsi qu’au marché, qui verra désormais la norme de l’UE sur la nature, le cadre ISO sur la biodiversité et un ensemble de plus en plus disparate d’exigences juridictionnelles combler le vide qu’une norme unifiée de l’ISSB aurait pu combler.
Une déclaration de pratique n'empêche pas la fragmentation. Elle la garantit. L'ISSB a été créé précisément pour résoudre le problème posé par les entreprises qui publient des informations sur le développement durable non comparables et incohérentes d'un référentiel à l'autre. Publier un document non contraignant sur la nature, puis assister à la multiplication des juridictions élaborant leurs propres exigences obligatoires en la matière, ce n'est pas faire preuve de prudence. C'est le genre d'échec de coordination que l'ISSB a été conçu pour éviter.
Les recherches menées par le TNFD lui-même, s’appuyant sur 600 éléments probants provenant de 360 sources, ont abouti à une conclusion sans équivoque : les risques liés à la nature ne sont pas systématiquement présentés comme financièrement significatifs dans les rapports d’entreprise. La raison n’est pas que ces risques ne soient pas significatifs. C’est qu’aucune norme n’oblige les entreprises à les rechercher. Une déclaration de pratique invite poliment les entreprises à envisager de les rechercher. Une norme les oblige à rendre compte de ce qu’elles trouvent. Les dix années d'expérience en matière de divulgation volontaire d'informations sur le développement durable montrent clairement une chose : les entreprises ne divulguent pas ce qu'elles ne sont pas tenues de divulguer.
Le secteur de l'assurance a déjà tiré cette leçon sur le plan actuariel. Des catégories d'actifs entières deviennent de plus en plus difficiles à assurer, car le changement climatique et la dégradation des écosystèmes accentuent la fréquence des inondations, des incendies de forêt et des mauvaises récoltes. Lorsque les assureurs se retirent, ils ne font pas une déclaration ESG ; ils évaluent un risque que les bilans des entreprises n'ont pas encore été tenus de prendre en compte. Cet écart entre ce que sait le marché de l'assurance et ce que révèlent les informations fournies aux investisseurs correspond précisément au déficit d'information que l'ISSB a été créé pour combler.
Le conseil se réunit à l'occasion du Jour de la Terre. Son personnel recommande que, face à un risque financier systémique pesant sur une production économique de 44 000 milliards de dollars, le conseil élabore un document dont les entreprises ne seraient pas tenues de se servir. Rejeter cette recommandation et s'engager à adopter une norme autonome relative à la nature, mise en œuvre progressivement selon le même calendrier que celui prévu par l'ISSB pour ses normes en matière de climat et de durabilité, n'est pas un acte d'ambition. C'est le minimum requis par le mandat de l'ISSB.